Dominique de Villepin et les sondages

Publié le par SurveySay

Dominique de Villepin était l'invité de l'émission Ripostes sur France 5. Après un face à face, Serge Moati l'interroge sur la politique spectacle. Voici comment l'ancien Premier ministre articule sa réponse : 
villepin.jpgDominique de Villepin : Je pense qu'il est très difficile de trouver le juste équilibre. Dans le fond on a soit le choix qui est le mien qui est de se tenir gardé, d'essayer de préserver un espace de liberté, de réflexion, d'écriture, de temps qui vous permet d'être vous-même et d'aller suffisamment au fond de vous-même. Sinon, on prend le risque d'une forme de schizophrénie politique.
Philippe Sollers : et de désacralisation du pouvoir.
Dominique de Villepin :  Oui, mais qui vous place au niveau d'un produit, qui vous met dans la main de conseillers, et qui vous met dans la main des sondages. Prenons l'exemple de sondages, que je trouve absolument fascinant dans ce pays. Si on gouverne à partir d'une conviction, on prend des décisions. Si on gouverne à partir des sondages, Nicolas Sarkozy me l'a dit cent fois, m'a raconté comment dans la campagne électorale, tous les soirs avec deux sondeurs, ils se réunissaient pour savoir ...
Serge Moati :  ...Est-ce qu'on doit dire ça ou ça ?
Dominique de Villepin : ...si tel intitulé, tel mot... Est-ce qu'on dit Ministère de l'Identité nationale ou pas ? Est-ce qu'on perd  5 points ou est-ce qu'on en gagne 5 ? Ce sont des choix que certains hommes politiques font - et je le comprends très bien - quand ils sont dans la conquète du pouvoir. 
Serge Moati :  Vous le comprenez, mais vous détestez cela. C'est ça que vous êtes en train de nous dire ?
Dominique de Villepin : Moi je pars du principe que la conquête du pouvoir peut justifier cela. "

Le contenu informatif de cette intervention est riche. On apprend ainsi l'omniprésence des sondages dans la campagne électorale de Nicolas Sarkozy. Chaque mot, chaque action était pesé et passé quotidiennement au crible des sondages par le candidat UMP, qu'on savait lecteur et utilisateur d'enquête d'opinion mais peut- être pas avec une telle assiduité.

Surtout, le développement de l'intervention de Dominique de Villepin progresse de manière particulière, mêlant formules éclatantes ("schizophrénie politique") et sous-entendus brumeux. La politique spectacle est ainsi logiquement dénoncée par l'ancien Premier ministre, qui l'assimile à une maladie psychiatrique, un dédoublement de la personnalité qui réduirait l'homme politique au rang de produit qu'il s'agirait de vendre à l'opinion. La déshumanisation du politique laisse le pouvoir aux hommes de l'ombre, conseillers et pire encore sondeurs. La politique spectacle conduit finalement à la confiscation du pouvoir du peuple par l'entourage non élu des représentants devenus simplement marionnettes dans leurs "mains". 

Dominique de Villepin poursuit l'analyse des sondages en dissociant deux façons de gouverner : celle qui se fonde sur des convictions et celle qui s'appuie sur les sondages. La première méthode reçoit ses faveurs ("le choix qui est le mien") alors que la seconde est immédiatement associée à Nicolas Sarkozy, via l'exposé de son utilisation des enquêtes, non pas depuis son élection mais bien pendant la campagne électorale.

Le procédé se nomme un amalgame (la confusion volontaire de deux idées différentes) et consiste évidemment pour Dominique de Villepin à se différencier de Nicolas Sarkozy tout en le critiquant. Décryptons les différentes étapes du raisonnement : Gouverner, c'est avoir des convictions et non pas suivre les sondages. Or, Nicolas Sarkozy suivait les sondages pendant la campagne électorale. Déduction implicite suggérée : Nicolas Sarkozy gouverne aujourd'hui en suivant les sondages, donc il n'a pas de conviction, donc, à la différence de moi, il ne gouverne pas. Finesse suprème ou cynisme, alors que le journaliste tente de verbaliser ce que chacun comprend ("vous détestez cela. C'est ça que vous êtes en train de nous dire ?"), Dominique de Villepin signale sa compréhension à l'égard de ce comportement dans le cadre d'une campagne électorale, jouant ainsi sur la confusion qu'il a installée. Bel exemple d'un usage expert des ressources de la sémantique.   
 

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