Dramaturgie

Publié le par SurveySay

Dans un article intitulé "La fusion du politique et du médiatique" (Libération, jeudi 5 avril 2007), Denis Muzet analyse "la grande lessiveuse médiatique" de la campagne présidentielle de 2007, qui s'alimente de "la «course de chevaux», tiercé, quarté, quinté, plus des sondages, instruments de connaissance de l'opinion, photographies instantanées nous dit-on, comme s'ils n'étaient que le reflet fidèle de la réalité, alors que cette réalité ils la reflètent certes, mais ils la construisent surtout, en campant les rapports de force, en renforçant les dynamiques de crédibilité ou de scepticisme sur Untel ou Unetelle, en «dramaturgisant» le temps long de la campagne."

L'influence des sondages sur la campagne électorale est indéniable mais difficile à cerner précisément. Premier constat : ce n'est pas temps la prise de température (le sondage en lui-même) que la révélation de la température existante (les résultats du sondage) qui affecte le moral du patient (les candidats). L'outil, la technique, qui n'est pas encore optimale, sont moins néfastes que leurs usages.

Ensuite, il faut reconnaitre une incidence positive à l'activité des sondeurs : elle permet de structurer l'évolution de la campagne en la rendant lisible sous forme de courbes et de chiffres. Le sondage, comme le temps intermédiaire ou temps de passage dans une descente de ski alpin, permet de situer les candidats les uns par rapport aux autres. La course est alors mieux comprise. Mais, parallèlement, cette fonction pénalise les candidats en baisse et avantage ceux qui sont en hausse ou en tête : en révélant les tendances politique à l'oeuvre, le sondage les amplifie en attirant la lumière médiatique. Tout mouvement significatif dans les intentions de vote génère une forte exposition médiatique. Cette situation impacte nécessairement les scores des candidats concernés, ce qui génère une couverture médiatique renouvelée. Ces spirales médiatiques depuis longtemps identifiées par les observateurs altèrent les résultats mesurés par les sondages.

Ce lien sondages-medias, ou plus exactement le commentaire médiatique des sondages, se situe au coeur de ce qui est appelé, à tort, l'influence des sondages. L'influence est avant tout exercée par les medias dans le fait de choisir ou non de commenter un sondage, puis dans l'angle choisi pour réaliser ce commentaire. Et l'analyse médiatique des résultats des intentions de vote se réduit souvent à un commentaire sportif : celui-ci "fait la course en tête", celui-là "réduit l'écart", ... C'est la pente naturelle de l'analyste. Mais certains sondages méritent une réflexion plus poussée.

Publié dans Effets des sondages

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Thomas 13/04/2007 11:41

Suite et fin: dire que les sondages permettent de rendre la campagne plus "lisible", c'est finalement adopter, à son corps défendant peut-être, le discours de légitimation des sondages proféré par les sondeurs de tous pays depuis des décennies (on ne change pas une équipe qui gagne), insistant sur la contribution indépassable, et de ce fait indispensable, des sondages à "la démocratie". Les sondeurs pensent, peut-être font-ils semblant d'y croire c'est tellement gros, que la connaissance du rapport de force entre les candidats par les électeurs est un élément utile de repérage des enjeux (cf. R. Cayrol, dans le Dictionnaire du vote, p. 866). Traduisons: le jeu (la course de chevaux) devient l'enjeu. Exit donc l'identification des questions politiques à discuter, des moyens à mettre en oeuvre, pour faire simple toute discussion sur le fond, sur les enjeux, autrement dit au revoir la campagne électorale, et bonjour la compétition électorale. Merci les sondages pour votre contribution à la "démocratie". (Faudra que je pense à demander aux sondeurs quelle est leur définition de ce terme).

Thomas 13/04/2007 11:31

Sur "l'incidence positive " des sondages sur la campagne. Ouais, pour l'escarcelle des sondeurs!! Sérieusement, je me pose une question: mais comment faisait-on avant l'omniprésence des sondages? Comment les pauvres bougres d'électeurs s'y prenaient au début du XXème siècle pour faire leur choix de vote? Et au XIXème siècle? Et pendant la Révolution française? Si on leur en donnait les moyens, est-on certain que les électeurs soient incapables de se repérer entre les idées, les représentations et principes de visions et de divisionsdu monde portés par les candidats? Est-ce à dire que les électeurs d'aujourd'hui sont moins intelligents que ceux de l'époque reculée où les sondages n'existaient pas, et que de ce fait l'on soit obligé de traduire en chiffres les idées et le déroulement de la campagne? (Peut-être aussi les sondages sont un symptôme de cette infantilisation du peuple souverain).

Thomas 13/04/2007 11:22

Réactions au texte "Dramaturgie". D'abord, sur "l'influence indéniable mais difficile à cerner" des sondages sur le déroulement de la campagne. C'est là une bonne question d'épistémologie. On sait que quelque chose existe, ici l'influence des sondages, chacun de nous peut le percevoir en s'exposant au tavail des journalistes, quel que soit le média, incapables d'interroger un candidat ou de parler de la campagne sans au moins penser très fort aux sondages, mais il est très difficile, voire impossible, de le démontrer. C'est scientifiquement très insatisfaisant, puisque l'on est contraint d'osciller entre l'indémontrable et le même pas faux. Peut-être en cette matière est-on plus proche de la magie et autres effets de croyance (collective)...

Thomas 13/04/2007 10:33

Bel exercice de revisitation de la bonne vielle théorie du complot médiatico-sondageo-tout ce que vous voulez. Le fait est connu, et pour cela il n'y a pas besoin de faire appel à une quelconque main invisible qui tirerait les ficelles des marionnettes que sont les électeurs dans votre vision des choses, pour les empêcher de se porter sur un candidat. Comme cela a été le cas pour les électeurs du Parti Communiste dans les années 70, les personnes interrogées ont une certaine réticence à répondre aux aux enquêteurs qu'elles sont certaines de voter FN, qu'elles y pensent, que cela n'est pas à exclure, peu importe la forme de la question. Et qu'on arrête de penser que les gens sont hypnotisés par "les médias", c'est tout simplement risible! D'ailleurs c'est marrant, tous les électeurs sont complètement manipulés par les médias, sauf moi, ça tombe bien!

semper 11/04/2007 02:40

Bonjour,

L'analyse des sondages présentée ici n'est pas exhaustive. Il existe une version de la -nécessité- des sondages dans le contexte strictement Français que vous n'abordez pas.
La vraie raison du matraquage médiatique des sondages (il faut bien dire que les sondages coutent cher et qu'il sont commandés... par les chaînes télé, radios, journaux : c'est pas pour rien) : c'est comme pour le second tour de 2002 : freiner Le Pen par tous les moyens médiatiques possibles.
Si vous observez bien, il se passe en termes de sondages ce qui s'est passé en 2002 : Le FN était autour de 10% jusqu'avant le dernier mois et ensuite il subit une inflation spectaculaire de 6 à 8 points en 3 semaines.
Il faut alors justifier de cette "étonnante" augmentation... Et c'est trés exactement ce qu'il est en train de se produire.
L'Altercation de la Gare du Nord servira de "pretexte" déclencheur aux médias, pour justifier cette augmentation suivi de quelques autres affaires. C'est pas difficile d'en trouver de ces faits divers là. Ils sont quotidiens en France, les politiques et médias avaient juste occulté jusqu'ici, la question de la sécurité. La méthode est strictement identique à 2002, les médias s'étaient servi d'un vieux battu à mort pour faire croire que le FN était remonté dans les sondages suite à cette affaire. Le FN lui, sait parfaitement qu'il est haut dans les sondages, parce que ses électeurs ne jouent pas du tout au yoyo. Et cela fait 30 ans que cette réalité de fiabilité des électeurs existe sans avoir bsoin de l'opinion trafiquée (et elle l'est par les principaux instituts de sondages) des "spécialistes" des sondages, il suffit de regarder les résultats de chacune des élections passées... Ce que ne font pas les spécialistes, apparemment! Etrange!
Avancer que le FN sera à 18% minimum au premier tour, est la réalité des chiffres de ce parti depuis bien longtemps, mais il fallait agir comme dans la publicité, faire vendre ailleurs, dans les partis démocrates plutôt qu'ici, en "terre extrême". C'est du matraquage de "force de vente" travaillé au niveau médiatique. Et ceci est une vraie analyse! Elle se vérifiera points par points. Et sa tactique menée par les médias, exitait déjà en 2002.