Interdire les sondages ?
Philippe Lentschener, président de l'agence de communication Saatchi & Saatchi France (cf. http://lentschener.blogs.com/) publie un éditorial dans Libération intitulé "Pour des «primaires» sans sondage". Constatant que "les sondages sont interdits dans la course finale d'une élection", c'est-à-dire depuis 2002 dans les 48h précédant le jour du vote, et estimant qu'ils "peuvent influencer les électeurs alors que l'heure est à la comparaison candidat-candidat, programme-programme", l'auteur appelle les médias français à "renoncer à publier des sondages pendant la durée de ce débat, à moins qu'ils ne soient faits sur le corps qui votera."
Pour appuyer sa proposition, Philippe Lentschener souligne à juste titre que les les sondages concernant la primaire du PS sont réalisés auprès de sympathisants PS et non des adhérents, qui seuls vont voter : "ils sont totalement à part. Ils sont effectués sur un corps social qui n'est pas celui qui votera." Mais, il ajoute "ils influencent de l'extérieur des gens qui eux-mêmes sont censés influencer l'extérieur." Cette conception de l'électeur influençable par les sondages n'est pas recevable en démocratie, où le citoyen est réputé faire son choix en conscience. D'après l'auteur, "Sonder les seuls militants déboucherait sur des résultats très étonnants. Dans la fédération socialiste du Nord, entre 30 et 45 % des encartés PS se prononceraient pour Laurent Fabius." Les résultats seraient peut-être différents dans cette hypothèse, mais peut-être seraient-ils conformes. Les chiffres avancés ici ne s'appuient sur aucune base solide.
L'auteur s'étonne ensuite de la publication par Le Point d'un "sondage sur l'image des présidentiables du PS, réalisé alors que Laurent Fabius n'avait pas encore fait sa déclaration de candidature !" Rien n'interdit de réaliser des sondages sur des candidats potentiels, justement pour tester comment serait reçue leur candidature ou pour mesurer l'état de l'opinion avant l'entrée officielle en campagne. A la lecture de la suite de l'article, on découvre la préférence de l'auteur pour Laurent Fabius, lui aussi très critique à l'égard des sondages, qu'il qu'il présente comme "l'immense vainqueur de la rencontre socialiste de Lens, il domine de la tête et des épaules le débat." Philippe Lentschener déplore ensuite "qu'aucun sondage ne sera fait les jours qui suivent, aucune étude ne viendra sanctionner ce bouleversement qui s'est opéré ce jour dans la tête des militants." Il faut rétablir la vérité et préciser qu'un sondage a été réalisé le jour même par LH2 (cf. notre post) http://sondages2007.over-blog.com/article-3879737.html). Les résultats de ce sondage et de ceux qui ont suivi n'ont pas enregistré de décollage significatif de la candidature de Laurent Fabius, malgré sa très bonne performance oratoire. Un bon discours n'est parfois pas suffisant pour créer un choc dans l'opinion.
Le lecteur prend conscience ensuite avec stupeur de l'existence d'un complot au service de la candidature Royal : "Les instituts, les magazines, les grands quotidiens ont un intérêt objectif commun: Ségolène doit aller jusqu'au bout, autrement ils ne pourraient plus jamais exercer leur magistère rédactionnel." Ne reculant devant aucun exagération, l'auteur poursuit et explique que cette situation produit "«l'horreur» démocratique" : "Des gens tentés de voter Laurent Fabius se diront, pourquoi le faire: le vote utile, c'est une autre." Qu'il y a-t-il d'horrible dans le vote utile ? Peut-on reprocher aux adhérents du PS de vouloir emporter la victoire ?
Au final, cet article apparaît surtout comme un plaidoyer pro-Fabius, dont la candidature est malmenée dans les sondages. Dès lors, la proposition d'interdire les sondages n'est pas crédible, ni même envisageable. Le législateur a d'ailleurs réduit en 2002 le délai d'interdiction de publication des sondages de 7 à 2 jours avant le scrutin. Pourtant, Philippe Lentschener a pleinement raison quand il relève le fait que les sondages sont effectués auprès de sympathisants et non d'adhérents. Toute la question de ces primaires consiste à savoir si les adhérents partagent la même opinion que les sympathisants. Enfin, l'influence des sondages, si elle existe (le fameux effet "bandwagon" qui voit le candidat favori de l'opinion bénéficie d'une dynamique de soutien), ne se fait pas nécessairement au profit du candidat le mieux placé. Les études récentes montrent au contraire que les électeurs intègrent les sondages dans leurs choix, deviennent stratèges et cherchent à rééquilibrer le jeu en soutenant les outsiders.